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Murad III

 

Texte de Habib Boularés
Mise en scène Mohamed Driss

Créée pour la première fois en 1966, au Théâtre municipal de Tunis, par la Troupe de la Ville de Tunis, sous la direction de feu Aly Ben Ayed, qui en assuré aussi la mise en scène et interprété le rôle-titre, ‘‘Mourad III’’ est une plongée dans l'âme tourmentée d'un être exceptionnel qui, au terme de terribles souffrances physiques et morales, devient la proie à des sentiments extrêmes et se donne pour unique but de se venger de tous ceux qui ont causé son malheur.

Mourad III accède au trône à l'issue d'une longue lutte fratricide pour le pouvoir entre son père, Aly Bey, et son oncle, Mohamed Bey. Après la mort de son père, il est adopté par ce dernier, puis par son autre oncle Romdhane Bey, qui, le soupçonnant de comploter pour le renverser, le met en prison, puis lui crève les yeux.

Le jeune prince parvient cependant à s'évader et à se réfugier dans la région montagneuse de Jebel Oueslat, où il ne tarde pas à prendre la tête d'un groupe de rebelles. Entouré de ses partisans, il ‘‘libère’’ Kairouan, marche sur Tunis, chasse son oncle du palais du Bardo et est intronisé Bey de Tunis en 1699.

Mourad III n'a que 18 ans. Il porte les espoirs d'une population qui espère le voir rétablir l'ordre, la justice et la prospérité. Mais cet homme, qui a beaucoup souffert dans son adolescence, n'a qu'une seule idée en tête : se venger de ceux qui furent longtemps ses ennemis. Dans son délire criminel, il se considère comme l'instrument d'une vengeance divine. Il maltraite les membres de la cour, se moque des notables et traîne les religieux dans la fange. Bientôt, la liste de ses victimes s'allonge, mais sa soif de vengeance est insatiable. Il en devient même un anthropophage, prenant plaisir à manger la chair vive de ses victimes.

En faisant exploser ainsi sa haine, Mourad III croit combattre le mal qui l'assaille de tous côtés: l'hypocrisie, la lâcheté, la cupidité, l'injustice, etc. Pour lui, la vengeance ne peut qu'être totale, définitive, absolue.

Il meurt en 1702, assassiné par Ibrahim Chérif, sur l'ordre des Ottomans. Il était âgé de 21 ans.

 « Mourad III est assurément une grande pièce, très bien écrite et équilibrée dans ses diverses composantes. Si elle est dominée, de bout en bout, par la personnalité démesurée de Mourad III, ses autres personnages sont tout aussi actifs, et influent sur le cours de l'action. Ce sont eux, en tout cas, qui mènent cette sanglante tragédie jusqu'à son triste dénouement ».

Aly Al-Raîi

‘‘Le théâtre dans le monde arabe’’ (éditions ‘‘Âlem al-Maârifa’’, Koweït, 1980).

 « C'est la tragédie d'un homme qui ne peut se sauver dans son époque (...) La pièce est une suite de tentatives contradictoires qui ne réussissent pas à construire l'édifice d'un nouveau régime qui garantirait au pays la stabilité et la tranquillité. L'important n'est pas la réalité historique, mais le combat qui se manifeste derrière elle entre le désir de vengeance qui paraît justifié eu égard aux tourments subis par Mourad et entre une société et un régime menacés de décrépitude si Mourad les laisse aller selon leurs propres forces. En ce sens Mourad est victime d'une manière de gouverner ».

Jean Fontaine

‘‘La Littérature tunisienne contemporaine’’ (éditions du CNRS, Paris 1990).  Mohamed Driss parle de Mourad III:

 «Il est, à la fois, victime, coupable et témoin ».

 « A travers les délires et les excès d'un personnage exceptionnel, car extravagant et atypique, Mourad III, qui a gouverné notre pays par le feu et par le sang, entre 1699 1702, la pièce de Habib Boularès tente de comprendre le mode de fonctionnement d'un Etat tunisien encore en gestation. Elle interroge, ce faisant, l'origine de cet Etat né du passage tumultueux d'un gouvernement étranger, ottoman en l'occurrence, à un gouvernement en voie de ‘‘tunisification’’ ou de ‘‘nationalisation’’.

« Ce qui m'a aussi interpellé dans cette pièce, c'est sa grande modernité. Elle explore les mécanismes du pouvoir et pose le problème, philosophique et moral, de la responsabilité des gouvernants, des gouvernés et des élites qui sont censées assurer la médiation entre les couches sociales et la continuité entre les générations.

« Au lendemain de la seconde guerre mondiale, l'humanité a senti le besoin de créer un tribunal international pour juger les auteurs de crimes contre l'humanité. L'idée de créer un tribunal international pour juger les chefs coupables de crimes contre leurs propres peuples fait également son chemin. Avec la multiplication des horreurs (massacres de civils, purification ethnique, déplacement de populations, terrorisme, destruction de l’écosystème, etc.), la question de la responsabilité de l'homme n'a jamais été posée avec autant d'acuité et d'urgence.

« L'actualité de cette pièce réside donc dans l'universalité de l'interrogation philosophique qui la porte : peut-on gouverner ses semblables sans rompre le cercle infernal de la haine et de la vengeance ? Peut-on faire la paix sans rétablir la vérité et, surtout, sans pardonner ? Comment protéger la vie des pulsions de mort, de violence et de destruction tapies au fond de chacun de nous ?

« Le personnage de Mourad III est, par ailleurs, très shakespearien: il est jeune, beau, intelligent, mais complètement détraqué. Son destin exceptionnel a été marqué par un drame tout aussi exceptionnel. D'où sa démesure, sa folie, son génie nihiliste et destructeur... C'est un écorché vif, un assassin lucide, une sorte de ‘‘serial killer’’ qui considère le pouvoir comme un moyen pour assouvir une grande soif de vengeance.

« Mourad III est aussi éminemment théâtral. C'est un mélange détonnant d'Hamlet, Richard III, Coriolan, Oedipe, etc. Son délire pathétique, qui est une quête de soi dans le vertige de la vérité, le pousse hors des limites de l'humain. En devenant anthropophage, ne s'exclut-il pas lui-même de l'univers des hommes ?

« J'ai voulu proposer une nouvelle lecture de la pièce et du personnage. Feu Aly Ben Ayed, qui l'a mise en scène pour la première fois en 1966 et en a campé le rôle principal, a présenté un Mourad III blessé, incompris et presque attachant. Il en a fait, en quelque sorte, une victime qui se venge.

« Ma lecture est tout autre. Mourad III est porteur, selon moi, d'un drame dont il partage la responsabilité avec tous les autres protagonistes de la pièce. Il est, à la fois, victime, coupable et témoin de ses propres crimes. La pièce se transforme alors en une sorte de procès public où les spectateurs sont pris à témoin. C'est la raison pour laquelle j'ai évité la scénographie frontale classique et opté pour un plateau nu et un espace de jeu éclaté qui intégre la salle. Il n'y a plus un seul point de vue, celui de Mourad III, mais une pluralité de points de vue. Traduction: le drame est collectif et la responsabilité partagée par tous. J'espère être ainsi plus conforme à l'esprit du texte de Habib Boularès».