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Murad III

 

Texte de Habib Boularés
Mise en scène Mohamed Driss
La Presse
Mardi 11 Février 2003
 Critique Théâtrale
Une nouvelle version, de nouvelles symboliques
La production par le Théâtre national tunisien de Murad III, texte de Habib Boularès s’avère un événement, à plus d’un titre.
Cette création de Mohamed Driss célèbre un moment fort du théâtre tunisien. Le centenaire du Théâtre municipal de Tunis qui correspond au centenaire de l’expérience théâtrale tunisienne.
Au sein de celle-ci, la pièce de Murad III fut un moment de vérité dans les années 60 où Aly Ben Ayed et toute l’élite théâtrale tunisienne œuvraient pour l’élaboration d’une expression théâtrale totalement générée et formulée par des compétences tunisiennes.
Environ quarante ans après, Murad III devait être livrée à une relecture, à un regard actualisant, capable de revaloriser tout ce qui dans le texte de H. Boularès touche encore aux questions de l’heure, aux notions de vengeance, de guerre, de paix, de pouvoir, de souveraineté nationale, d’amour…
L’opportunité du choix de cette œuvre par le TNT pour contribuer à la célébration du centenaire du TMT et du théâtre tunisien coule de source… c’est à croire qu’il s’agit là de l’action la plus méritoire dans le parcours du TNT après Haddith de Mahmoud Messaadi.
Il aurait fallu attendre vingt-cinq ans le TNT pour s’inscrire pleinement dans un acte d’inspiration et de portée réellement nationales!
Tant mieux, car les années comptent si peu dans la pratique artistique, et la matière d’une production telle que Murad III est si inépuisable qu’elle pourra meubler encore plusieurs autres années de réflexion, de débats et autant de dynamique dans le mouvement des idées de la création, sans parler des émotions que suscite la rencontre enclenchée par cette production entre au moins trois générations de créateurs.
  Lors de la première de Murad III à la salle du 4e Art, vendredi 7 février, la présence de figures emblématiques du théâtre tunisien telles que Zoubeïr Turki et Mouna Noureddine aux côtés de Mohamed Driss, Taoufik Jebali, Mohsen Ben Abdallah et les tout jeunes Hatem Derbal, Mohamed Ali Ben Jemaâ et le Tout-Tunis théâtral n’était pas sans raviver des relations qui avaient tendance à tiédir, au gré de la monotonie des représentations et des manifestations.
Murad III de Mohamed Driss a su imposer ce beau prélude et s’inscrire dans un parfait prolongement du centenaire. Le metteur en scène s’est saisi d’une œuvre cardinale du théâtre tunisien qui a germé en plein processus de l’Etat national et tenté de tracer en pointillés, l’ensemble des préoccupations d’un jeune Etat, d’une nation en quête de rationalité, mais qui était encore ballottée entre les convoitises extérieures et les contentieux internes : contentieux du militantisme nationaliste, des luttes régionalistes entre les différentes tribus.
  Murad III, fils de conflits et de luttes intestines entre frères de sang, ouvre les yeux sur un monde géré par la haine et les calculs exigus. Très tôt, il se rend compte de l’importance du pouvoir comme enjeu déterminant le réseau des relations humaines et sociales. C’est cet enjeu qui façonnera sa personnalité et sur lequel il restera rivé.
Maltraité par son oncle Mohamed Bey après la mort de son père Aly Bey, les yeux crevés sur ordre de son oncle, Murad III finit par investir le pouvoir. Mais, question vitale, qu’en fera-t-il?
Il l’utilise comme un outil de vengeance et s’évertue à torturer ses propres tortionnaires. Et ce faisant, il cultive sa philosophie sur la question. Contestant les pratiques politiques de sa cour, ambitionnant de bâtir un Etat tunisien indépendant de l’emprise ottomane, Murad III se croit investi d’une mission divine en vertu de laquelle il œuvre pour extirper le mal et révolutionner la pratique du pouvoir.
Mohamed Driss, extrêmement sensible au texte de H. Boularès, en tire le meilleur profit.
La partie ne devait pas être aisée pour lui dans la mesure où la version de feu Aly Ben Ayed n’était pas près de l’oubli, notamment auprès de la génération des hommes de culture, des critiques et des publics qui l’avaient visionnée.
Mais les témoins de cette première version semblaient admiratifs devant le travail mené par Mohamed Driss lors de la première de son Murad III.
A la mesure de l’œuvre et de ses référents
Depuis 1966, date de la création de Murad III par Aly Ben Ayed, le théâtre tunisien a évolué.
C’est une lapalissade. Mais s’agissant de l’approche de Mohamed Driss, la force et la tonicité de son approche se situent précisément à ce niveau. D’abord, au niveau de la distribution des rôles. Théoriquement, l’on ne peut comparer Jamel Sassi à Aly Ben Ayad.
Erreur, car Jamel Sassi a été amené à construire les traits de son personnage, non pas seulement sur le look mais dans une recherche évolutive en transcendance.
C’est un travail en amont qui dénote un mérite certain. De même que pour les autres comédiens à l’exception peut-être de Lamia El Amri dont le ton s’avère être régulier, voire linéaire. Ce personnage bédouin pétri à la fois de rébellion et de sagesse, d’amour et de désir de revanche, gagnerait à se doter d’un jeu nuancé et d’émotions montant crescendo.
L’espace d’autant d’émotions, d’intrigues caractéristiques de la dramaturgie shakespearienne a généreusement profité d’une scénographie laborieuse, recherchée et conséquente avec le stade d’expérimentation auquel a accédé le théâtre tunisien et particulièrement le Théâtre national (l’institution s’entend).
Au-delà du thème central élaboré par H. Boularès, Mohamed Driss a misé sur la distance historique qui nous sépare d’un règne datant du XVIIe siècle.
Il a tenté de récupérer cette distance en impliquant les publics dans une structure de représentation demi-circulaire, plutôt que frontale au gré d’un regard réflexif d’évaluation et d’analyse de l’action de la pièce.
L’espace est ainsi éclaté, retraçant le mouvement géographique mais aussi politique du texte.
Mohamed Driss a pour ainsi dire échappé à toute forme figurative dans sa mise en scène. Il a disséqué le verbe de H. Boularès avec des outils nouveaux, modernes et aiguisés à la meule de la nouvelle pratique théâtrale, même si au niveau des costumes, le look et les mœurs d’époque ont été préservés. C’est sans doute pour marquer la distance historique qui nous sépare du XVIIe siècle.
A ce propos, les comédiens paraissaient quelque peu alourdis par leur costume, un peu trop peut-être pour un jeu qui voulait échapper à la simple interprétation conventionnelle; en somme, un jeu où il y avait une grande part de création notamment concernant Jamel Sassi, Slah Msaddek et Jamel Madani.
L’on peut prétendre sans trop se tromper que la proposition de Mohamed Driss s’est détachée du texte de H.Boularès, dont elle a focalisé les variations politiques, historiques et sociales.
Mohamed Driss a toutefois su préserver, à travers les costumes d’époque, l’ambiance cérémoniale qui a rehaussé le spectacle d’une dimension visuelle esthétique, mais toutefois organiquement liée aux caractères des personnages et du récit.
Cette production-hommage au TMT n’en demeure pas moins un acte de reconnaissance envers Aly Ben Ayed qui a su révéler le texte de H. Boularès et l’estimer à sa juste valeur. A la veille du 28e anniversaire de la mort de A.B. Ayed, Murad III, jouée par de jeunes comédiens, rejoint plusieurs symboliques dont celle de la relève dans la reconnaissance des précurseurs.

 

Murad III revisité
Dimanche 23 Février 2003
C’est dans une débauche de couleurs, une orgie de musique, un faste de ballet, une ingéniosité de machineries complexes que Mohamed Driss a choisi de présenter son Murad III.
Il l’a voulu baroque, foisonnant, éclaté en lieux et plateaux multiples, spectacle à niveau où l’intérêt du spectateur est sollicité de toutes parts, où la lumière dessine l’instant, et où danses, chants et jeux de cirque illustrent l’action.
C’est un spectacle total qui aurait pu n’être qu’un somptueux feu d’artifice s’il ne venait illustrer le texte superbe de Habib Boularès.
Murad III est une tragédie sur la nature du pouvoir, le sens de la justice, l’hypocrisie des puissants et la solitude des rois.
Elle est également une réflexion sur la perversion de ce pouvoir, la tentation du despotisme et le goût de la vengeance.
Murad III est le dernier descendant d’une dynastie à l’histoire tourmentée.
Victime d’un oncle craignant de le voir prendre le pouvoir, il a été condamné à être rendu aveugle et jeté au fond d’un cachot. Un bourreau miséricordieux n’exécute qu’en partie la sentence. Murad prendra le pouvoir, parce que tel est son destin, et se transforme en justicier implacable.
Murad III avait été créée par Aly Ben Ayed, qui avait interprété ce rôle, et donné au roi fou de justice et de vengeance la tension et la densité de ces monstres de tragédie, de ces personnages hors normes, que ne concernent pas les lois du commun qui jamais ne plient, mais quelquefois se rompent, en équilibre instable, au bord de la folie, mais qui brûle du feu d’une passion incandescente et ravageuse. Mohamed Driss a choisi le contre-pied et a voulu un Murad III fragile, instable, capricieux. Un jeune homme à la sensibilité exacerbée, à la volonté vacillante, capable d’une cruauté terrifiante, un psychopathe dirait-on aujourd’hui.
On aurait pu craindre qu’après la prestation de Aly Ben Ayed, encore présente dans la mémoire des amoureux du théâtre, cela ne soit pas crédible. Et pourtant. Cette nervosité inquiète, cette angoisse existentielle, cette hystérie latente du personnage à la limite de la rupture fait terriblement actuelles. La cohabitation du bien et du mal, la volonté de pureté, de justice qui anime ce souverain, et son despotisme cruel, sa folie de vengeance, sont étonnamment incarnés par Jamel Sassi avec une souplesse ludique et féline à la fois.
Jamel Madani, dans le rôle de Brahim Cherif, est plus conventionnel et moins surprenant. Lamia Amri et Ranya Lajimi, princesses cousines et rivales, geignarde, pour la première dans le rôle de Fatma, trempée dans l’acier pour la seconde, interprétant Lamia, se font remarquablement contrepoint.
Et l’on ne peut conclure ce point de vue sans mentionner les éclairages subtiles de Ahmed Bennys, et les costumes d’Anne-Marie Driss, qui, s’ils n’obéissent pas à la rigueur historique, font preuve d’une élégance et d’une imagination harmonieuse.